The boys, Watchmen , les super-héros à l’heure du suprémacisme blanc

Le super-héros a depuis des décennies été traversé par des questionnements politiques, reflétant souvent les luttes sociales de son époque. Les scénaristes ont souvent utilisé leur personnages comme porte -étendard de certaines minorités ( Black Panther ) ou bien comme messager d’une prise de position forte ( Captain America frappant Hitler ). Ce n’est donc pas étonnant qu’encore aujourd’hui des auteurs utilisent la figure du super-héros pour évoquer la politique actuelle. Ce thème politique va rapprocher deux œuvres très éloignées en termes de ton : la mini-série Watchmen de Damon Lindelof et la deuxième saison de la série The Boys .

Watchmen , trop politique ?

Parmi les rares critiques adressées à la mini série Watchmen écrite par Damon Lindelof, on trouve celle reprochant à la série d’être trop politique , et notamment de s’intéresser à des problématiques plus que jamais d’actualité. Une critique pour le moins étrange lorsque l’on connaît le matériau de base, véritable pamphlet contre la Guerre Froide. Rappelons que le comics originel fut publié en 1986, Une problématique contemporaine de l’époque donc. Si Alan Moore a toujours été très critique concernant les adaptations de ses œuvres, c’est aussi parce qu’il reproche à certaines de ses adaptations une fidélité factice et une opportunité manquée de commenter le présent, c’est notamment pour cela qu’il n’apprécie pas V pour Vendetta dont il aurait aimé que le récit sois plus critique envers l’administration Bush, plutôt que de citer le gouvernement Thatcher comme dans le comics.

Certains ont aussi été surpris de constater que Rorschach était devenu le symbole de l’extrême droite voir même plus précisément du suprématisme blanc mâtiné de complotisme. Pour citer Alan Moore encore une fois, ce dernier explique que lorsqu’un fan lui explique qu’il était lui-même fan de Rorschach, ce dernier préférait prendre ses distances. Car si le personnage profite d’une certaine aura ( du en partie à son design fascinant ) c’est grâce à son jusqu’au boutisme, son obstination de la justice, cette même obstination qui le conduira à la mort. Cependant, n’oublions pas que l’on a affaire ici à un véritable bourreau, s’offrant le droit de tuer, rêvant de débarrasser la ville de ceux qu’il considère comme des déviants, notamment les femmes et les minorités. Rorschach n’est qu’un Travis Bickle masqué, digne héritier d’un Inspecteur Harry et de sa justice expéditive.

Concernant l’aspect complotiste des héritiers de Rorschach , il découle à la fois de la fin ouverte de Watchmen concernant le carnet de Rorschach livré à la presse et permet en plus d’aborder la question du mouvement QAnon, réseau complotiste d’extrême droite considérant qu’une élite pédo-sataniste domine le monde. Ce groupe aurait pu être minoritaire si il n’était pas relayé notamment par des médias comme Infowars et même validé par le président Donald Trump en personne, qui utilise leur méfiance envers les faits et les institutions à son profit. Les groupuscules racistes, suprématistes ou encore antisémites basent souvent leur idéologie sur des écrits sulfureux, distribués en sous-main et se réclamant d’une contre histoire à l’opposé évidemment de l’histoire officielle, à l’instar des écrits négationnistes.

La question de la mémoire est peut-être la thématique forte de la mini-série Watchmen, dès sa scène d’ouverture elle met en lumière de façon spectaculaire un drame injustement oublié de la mémoire collective américaine : le massacre de Tulsa en 1921. Beaucoup d’américains ( et même des afro-américains ) ont même découvert l’existence de cet événement grâce à la série.Ainsi la véritable contre-histoire, effacée de l’histoire officielle , c’est celle de l’homme noir aux Etats-Unis. La question du devoir de mémoire est aussi présente via un système de dédommagement pour les héritiers des victimes du massacre de Tulsa. Cette manière qu’a le gouvernement de s’excuser pour des crimes passés et bien souvent raciaux, est bien souvent critiqué très fortement par l’extrême droite, d’où le ressentiment envers Robert Redford dans la série ( voir la question posée par un des enfants à l’école dans le premier épisode ).

Le véritable tour de force narratif de Watchmen se situe dans l’épisode 6, dans cet épisode le personnage d’Angela Abar  »ingère » les souvenirs ( le thème de la mémoire toujours présent ) de Will Reeves. A travers ce sublime flashback, Lindelof utilise les zones d’ombres de l’oeuvre de Moore pour faire du premier de tous les super-héros, un homme noir et gay. Dès lors, la question du masque prend une tout autre tournure, faisant partie d’une minorité, victime encore aujourd’hui de crimes raciaux, le masque apparaît comme une nécessité, une conséquence du racisme systémique. Ainsi le mythe du super-héros naît à cause du racisme et de l’ostracisation de certaines minorités. Sa double identité est aussi un renvoi à son homosexualité qu’il cache via une double vie. Lindelof enfonce le clou en faisant du Dr Manhattan, sois l’être le plus puissant de l’univers Watchmen , un homme noir et cela en opposition avec un autre figure, le surhomme de Nietzsche.

Ainsi parlait Zarathoustra

Le Dr Manhattan est peut-être la représentation la plus fidèle du concept de surhomme théorisé par Nietzsche. Ce dernier évoque un être de nature égale au divin. Il est au-dessus des hommes et plus au-dessus des hommes que ceux-ci ne le sont du singe. Il ne doit pas se soucier des hommes, ni les gouverner : sa seule tâche est la transfiguration de l’existence ». Dépasser sa propre condition, les propres limitations physiques de son corps pour dépasser les autres et ainsi accéder à ce statut d’être supérieur. Bien malgré lui, ce concept sera récupéré par l’idéologie nazie, voyant en l’être aryen un être supérieur aux autres. On pourra d’ailleurs noter toute l’ironie de la couverture de Captain America (créé par deux artistes juifs) frappant Hitler, ce dernier étant anéanti par un être blond, aux capacités surhumaines, autrement dit un aryen. Rappelons que Joe Simon, co-créateur du personnage fut très marqué par un rassemblent de 20000 néo-nazi au Madison Square Garden en 1939, preuve que l’idéologie nazie rassemblait déjà des émules en dehors de l’Europe.

La série Watchmen reprend aussi cette idée en montrant les véritables intentions du groupuscule d’extrême droite ( finalement aidé par une élite bourgeoise pour mettre en place un climat de guerre civile), désireux de capturer le Dr Manhattan pour hériter de ses pouvoirs et ainsi devenir un surhomme. La figure du surhomme devient alors un moyen d’illustrer le désir suprémaciste de ces blancs qui désirent marquer leur supériorité. Pour justifier de tels actes, ces groupes fantasment une persécution liée à leur couleur de peau. Un discours que l’on retrouve cette année dans une autre série de super-héros : The Boys.

Super nazi

Si la première saison de The Boys était une satire des grandes corporations avides de postures progressistes dans un seul but commercial ( coucou Disney ) la seconde a pris un tournant extrêmement politique, sans grande subtilité pour certains mais pas sans talent. L’une des grandes forces de cette saison comme de la précédente c’est l’excellente compréhension du monde médiatique actuel, de l’importance des réseaux sociaux, de la gestion parfois ultra cynique des polémiques et de la manipulation de l’opinion à des fins commerciales ou politiques et ce, à l’encontre de toute moralité ( voir la manière dont The Deep tente de racheter son image ) .

La finesse de l’écriture de The Boys réside dans le personnage de Stormfront qui, avant de se révéler comme une pure descendante de l’idéologie aryenne apparaît d’abord comme un personnage sans langue de bois, proche de ses followers et cassant l’image proprette de Vaught par ses saillies. Elle se permet même des remarques féministes envers le traitement de Starlight, notamment vis à vis de son costume. C’est par ce rejet de sa propre institution qu’elle va obtenir la sympathie du public, le rejet de l’establishment américain fut notamment un des moteurs de la victoire de Trump. Cette volonté de révéler la vérité  »cachée » par ces institutions glissera naturellement vers le discours nationaliste et finalement suprémaciste.

La menace des super terroristes étant l’excuse parfaite pour accuser les populations étrangères et faire de l’homme blanc une espèce menacée pour sa couleur de peau ( sic ) . Stormfront se révélant être une contemporaine du régime nazi, rien d’étonnant à ce qu’elle voit en Homelander , le parfait aryen, le surhomme dont ce régime a tant rêvé.Ce dernier, avide de pouvoir et surtout d’admiration sera manipulé par Stormfront sans forcément adhérer complètement avec ses idéaux. Le caractère frontal de la série est à saluer, faire de Stormfront une ancienne nazi n’est pas un manque de subtilité, ces groupuscules suprématistes sont les héritiers de ce régime et de cette idéologie, les nommer ainsi permet de mettre le public face à cette réalité. Comme le dit si bien ‘Stormfront, une partie du public adhère à cette idéologie, tout en refusant d’être affilié au mot nazi.

A moins d’un mois d’une élection capitale pour les Etats-unis ( et pour le reste du monde ) il est bon de voir que, même au sein de certaines productions , des auteurs utilisent encore la figure du super-héros pour commenter la politique contemporaine. Perpétuant ainsi une longue tradition débutée en 1938 lorsque deux artistes juifs imaginaient le destin d’un immigré venu de Krypton et débarquant en Amérique.

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