Le robot, une figure émancipatrice

Alors que la saison 3 de Westworld vient de se clôturer, la question de l’intelligence artificielle semble être toujours autant au cœur des débats et des intrigues de science-fiction. Cette dernière amenant souvent avec elle des questionnements récurrents sur la nature humaine et notamment sur ce qui la défini, que ce soit les émotions ou encore la notion de libre arbitre. Bien souvent les robots et autres intelligences artificielles sont constamment rappelés à leur condition de machine obéissantes, dès lors il s’agira de mettre en scène des récits émancipateurs où le robot devient alors le révolutionnaire ultime.

Ouvrier de métal

Le robot a toujours eu un lien fort avec la classe ouvrière , ne serait-ce qu’étymologiquement. Le terme robot est issu des langues slaves et formé à partir d’un radical qui évoque la corvée, le travail, la besogne , etc … Ce même radical que l’on retrouve aussi dans le mot Rab esclave en russe. Le terme apparaît pour la première fois dans une pièce de théâtre écrite par l’écrivain tchécoslovaque Karel Capek : RUR ou Rossum Universal Robot. Ce terme remplacera alors immédiatement le terme automaton qui renvoyait déjà lui aussi à l’idée d’un tâche automatisé et donc par essence répétitive.Dans ce premier récit mettant en scène des robots, le thème de la révolution est déjà présent. La pièce de théâtre nous présente un futur proche où des robots finissent par se rebeller contre l’humanité et par les anéantir. Si cette révolte apparaît comme une variation du thème de la créature qui échappe à son créateur , thème rendu célèbre par le roman de Mary Shelley: Frankenstein , elle porte en elle un discours social propre à la figure du robot. Le terme robot renvoi au champ lexical d’un travail répétitif, difficile, manuel, autrement dit à celui de la classe ouvrière qu’il est appelé à remplacer.

L’une des premières apparitions marquantes d’un androïde au cinéma dans le fameux Métropolis de Fritz Lang est déjà lié au thème de la révolution, et plus particulièrement à la révolution ouvrière. Dans ce récit, un androïde prend les traits d’une ouvrière : Maria, qui après son travail assommant et aliénant, harangue ses camarades , les invitant à se rebeller contre un système oppressif qui les tue à petits feux. Si l’androïde, après avoir pris l’identité de Maria tient un discours similaire, elle le fait avec plus de véhémence, et ce, dans un but précis orchestré par Fredersen le représentant de la bourgeoisie dans le récit , inciter les ouvriers à recourir à la violence pour avoir un prétexte pour user à son tour de la violence contre eux. Ici le récit révolutionnaire est une illusion orchestrée par un humain et exécuté par une machine. La vision que porte le film sur la notion de révolution est extrêmement critique condamnant notamment l’utilisation de la violence pour réussir à se faire entendre. Les ouvriers devraient alors se rebeller mais poliment et sans faire de grabuge. De même le final à des allures de compromis maladroit et même lorsque l’androïde commence à s’émanciper des ordres de Fredersen et à suivre sa propre volonté, le récit fini par punir cette émancipation, l’androïde finissant brûlée sur un bûcher, révélant au fur et à mesure de sa combustion, son apparence métallique, ce qui la renvoi à sa condition de machine.

Les robots seront toujours partagés entre la volonté de perfectionnement de leurs créateurs qui les poussent à être de plus en plus évolués mais aussi par la même plus indépendants et par leur soumission aux ordres des humains et à leurs lignes de code. Pour garder un équilibre entre ces deux dynamiques , il a fallu concevoir des règles. Isaac Asimov s’y emploiera en établissant les trois lois de la robotique :

  • Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni , en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  • Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  • Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Ici donc se dessine les grandes lignes de l’obéissance robotique, il se doit ainsi d’être serviable et inoffensif et sachant s’oublier pour faire passer la vie des humains, les dominants, avant la sienne. La main d’oeuvre parfaite en somme, capable de se tuer à la tâche sans hésitation ni complainte.

Le grand soir

De nombreux récits mettant en scène des robots, les montreront mener une révolution, se rebeller, dépasser leur statut et leurs fonctions pour suivre leur propre voie. C’est notamment le cas pour les trois personnages principaux du jeu vidéo Detroit Become Human , à travers trois arcs narratifs on assiste à différentes formes de rébellion. Dans une société futuriste, les robots ont envahi la société, exécutant des tâches de plus en plus complexes ( voir cette séquence très maline où dans un magasin de robots, les vendeurs sont eux-mêmes des robots) mais sont rejetés par une grande partie de la société, du moins dans l’espace public où tout est fait pour séparer robots et humains, une véritable ségrégation en somme. Ici, plus qu’une métaphore de la lutte des classes, certains passages du jeu évoque plutôt la ségrégation raciale qui a pu existé aux Etats-Unis par exemple.

Detroit: Become Human

L’une des particularités de ce jeu, c’est sa narration, le studio Quantic Dream étant habitué à faire de la possibilité de faire des choix importants au cour du jeu, leur principal argument de vente. Ce type de narration vidéo-ludique a ses détracteurs, certains reprochant à ces jeux de n’être finalement que des films interactifs, oubliant par moments les capacités narratives propres au jeu vidéo. Si ces arguments sont plus que légitimes, Detroit Become Human, le dernier né de ce studio profite malgré tout de ce style de gameplay si particulier. Ici la notion de choix est primordiale car c’est à travers une série de choix que les robots du récit vont s’émanciper ou non. Intentionnel ou non, le fait de pouvoir faire dévier les personnages de leurs directives originelles donne au jeu une couche méta, donnant aussi au joueur la possibilité de s’émanciper du scénario pour prendre ses propres décisions. Certes , ces choix ont une limite ( représentée par une arborescence consultable à chaque fin de niveau ) mais ils donnent malgré tout une impression de liberté. La possibilité de faire de Connor un antagoniste est une idée intéressante, tout comme le joueur décide du moment où le robot brise enfin ses chaînes et prend un nouveau chemin narratif, un moment clé représenté visuellement par un mur invisible à briser.Mais le choix ne fais pas tout, l’absence de choix ou la passivité est aussi un comportement à prendre en compte et c’est aussi un geste politique.Lorsque le jour décide de ne pas agir, ça signifie qu’il consent aux règles qui régissent la société. Ne pas choisir ici c’est consentir.

Big Data

Autre oeuvre de science fiction où les robots transgressent la narration qui leur est imposée : la série Westworld, adapté du film de Michael Crichton et cette fois-ci écrite par Jonathan Nolan et Lisa Joy. Ici les robots évoluent dans un parc d’attraction où les humains peuvent laisser libre cours à leurs pulsions de meurtres ou bien leurs pulsions sexuelles, et ce, dans un décorum de Far West, période vu dans l’inconscient collectif comme étant sans foi ni loi. Pour divertir au maximum ses visiteurs, les robots de ce parc savent interagir et réagir avec beaucoup de réalisme, mais surtout ils obéissent à des scénarios imaginés par les concepteurs du parc. Ainsi les visiteurs peuvent choisir de vivre l’aventure comme elle a été écrite par les « scénaristes » du parc ou bien choisir d’interrompre brutalement la narration qu’on leur propose pour vivre une aventure singulière. Peu à peu les  »hôtes  » du parc vont dévier de leur narration pour créer la leur, et se rebeller contre leur condition et contre les multiples agressions qu’ils ont vécu au fil des années. Un récit classique d’émancipation ? Peut être, mais la troisième saison de Westworld viendra nuancer le tout avec brio.

Au début de cette dernière saison, le parc n’est plus opérationnel et les hôtes évoluent désormais dans le même monde que les humains. Un monde froid et impersonnel. Dolores notamment semble avoir comme motivation le soulèvement des machines et l’extermination de l’humanité, mais la vérité est tout autre car il s’agît à nouveau d’un récit d’émancipation mais cette fois-ci , ce ne sont pas les robots qui sont concernés. A partir d’ici si vous n’avez pas vu la dernière saison de Westworld, des éléments importants de l’intrigue vont être dévoilés. L’humanité semble en vérité dirigé par une intelligence artificielle suprême , un super ordinateur qui semble pouvoir prédire le futur et qui organise la vie des humains selon ses prédictions et bien souvent selon un déterminisme social auquel on ne pourrait pas échapper. Un tel système encourage les inégalités et surtout laisse place à un monde conformiste où ceux qui ne rentrent pas dans le moule sont éliminés voir même manipulés pour en éliminer d’autres. Dolores cherchera alors à libérer l’humanité de ce scénario écrit par un de ses pairs. Ainsi le personnage de Dolores n’est pas en guerre contre l’humanité mais contre une forme de dictature qu’elle arrive à percevoir car elle a su par le passé, s’échapper de la narration qu’on lui avait imposée. On échappe ainsi à l’affrontement binaire robot-humain, où s’opposait souvent soumission et liberté,Dolores vise à libérer les dominés des dominants, humais ou robots confondus.

En dévoilant à chaque humain , le destin qu’on lui prévoyait et selon laquelle sa vie était organisée, le monde cède sa place au chaos, à un pur moment de rébellion et de confusion anarchiste. L’existence d’un monde froid où les pulsions sont refrénés explique l’existence d’un tel parc comme Westworld, ce même parc qui enregistrait les comportements des ses visiteurs, des données si précieuses qu’elles permettaient de cartographier avec précision le comportement humain. Ce sont ces mêmes donnés que le personnage de Vincent Cassel, Serac, co-inventeur de la Renoboham ( l’IA qui dirige le monde ) cherche à obtenir, car selon lui, elles permettraient de prédire avec exactitude les comportements humains et par la même, le futur. A travers cette métaphore, les parcs Westworld sont l’Internet d’aujourd’hui, ce lieu numérique où nos données se vendent à prix d’or. Renoboham calcule la destin de millions d’humains grâce à des algorithmes, ces mêmes algorithmes dont Dolores veut libérer l’humanité. Un propos qui rejoint les travaux du sociologue Dominique Cardon qui encourage l’apprentissage d’une culture numérique pour comprendre les rouages économiques et politiques du numérique. De même , si ce sont les robots qui libèrent les humains dans Westworld c’est parce que ce sont eux qui ont réussi à déceler les mécanismes de domination auxquels ils étaient confrontés et à s’en défaire. Ici, un parallèle peut être fait avec les personnes racisés, plus à mêmes de décrire les mécanismes de la domination et du racisme, car ils en font l’expérience.

Ainsi les robots apparaissent alors comme des éclaireurs nous montrant la voie de la révolution, mettant ainsi en lumière des aspects de notre société où des rapports de domination existent. Comme par exemple le patriarcat dans le roman The Stepford Wives écrit par Ira Levin où dans une petite ville du Connecticut, des femmes particulièrement soumises à leurs maris, se révèlent être des robots. Une nouvelle fois la figure du robot est utilisée pour mettre en lumière des aspects oppressifs de notre société et inciter le spectateur à s’en émanciper.

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